Palette

Les textes qui suivent ont été écrits au fil de mes premières saisons de contribution au journal Le Tour de Sutton

Note: © D. Laguitton
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Table des matières

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Couleurs

Sous le pinceau du "grand Picasso de là-haut" la palette des saisons dispense généreusement ses couleurs. J'écris ces lignes en juin avec l'intention d'évoquer les teintes d'automne... Mais il n'y a rien à faire, je ne parviens pas à glousser de plaisir à l'idée que l'érable qui se dresse aujourd'hui devant ma fenêtre, plein de vie, de vert, de vent, de geais bleus, de rouges-gorges et d'insectes multicolores sera maquillé début octobre comme un mort dont on a rosi les pommettes pour un dernier tour de piste avant de le confier au noir. Je ne vais tout de même pas simuler un orgasme en pensant aux feuilles mortes et aux oiseaux déjà repartis vers le sud alors que, tout autour de moi, la campagne regorge de vie. Non, sincérité oblige, je le pousserai en octobre mon cri d'automne, debout au milieu des érablières en feu. Et quand arrivera novembre je hululerai avec les fantômes qui errent sur les prés morts la nuit d'Halloween. Mon cri d'aujourd'hui est plutôt vert tendre, jaune vif, magenta, violet, rose un tantinet fuchsia, rouge carmin, tout en taches et en pointillés, impressionniste, aquarelliste, fauviste. Il a le pigment des fleurs qui tapissent les champs entre Sutton et Abercorn, boutons d'or, silènes roses, épervières- piloselles, séneçons, bientôt verges-d'or... Il a aussi la légèreté des papillons qui batifolent près de l'étang et s'enivrent aux corolles des phlox sauvages auxquels les lilas semblent avoir, en mourant, transmis leur parfum violet. Il vibre encore, cet hymne aux couleurs sur les plastrons jaunes distendus des énormes grenouilles qui se défoncent nuit et jour dans la mare au milieu des roseaux.

Ô beauté orgiaque des jours étirés de juin, comme j'aime ton parfum d'espérance et comme il me chagrine de te savoir comptée. Je sais, je sais, tu es fille des frimas et prélude d'un pourrissement certain, ponctuelle tu pars et ponctuelle tu reviens, soeur fidèle du tout aussi fidèle frère soleil dont je ne doute pas un instant lorsqu'il se drape de pourpre derrière le Mont Pinacle qu'il ressortira tout en pastel au dessus du Mont Sutton. L'embrasement du feuillage d'automne sera ta manière de prendre congé en faisant danser sur mes rétines amnésiques des génies colorés qui s'éteindront dès que sonnera le couvre-feu monochrome de l'hiver. Couleurs qui fouettez l'âme comme vent du large sur le pont d'un navire, accouchements chromatiques de la terre féconde, embruns d'un océan où je voudrais plonger, c'est de vous et de vous seulement, que je pouvais parler. Le blanc de la première neige sera la superposition hivernale de toutes vos grâces et les nuits frigides un rappel du besoin d'espérer car, comme plaisir d'amour, les couleurs de la joie se changent prestement en larmes...

C'est Guy Béart qui chante cette métamorphose:

"Dors mon enfant c'est déjà l'heure,
ça ne sert à rien que tu pleures,
dans tes yeux couleur d'arc-en-ciel
il y a des larmes de sel.

Couleurs vous êtes des larmes,
couleurs vous êtes des pleurs...
Elle est en couleur mon histoire,
il était blanc elle était noire,
la foule est grise, grise alors,
il y aura peut-être un mort.
Couleurs vous êtes des larmes,
couleurs vous êtes des pleurs.

Il lui a donné des cerises
et noire sa main les a prises
et rouge sa bouche a mordu,
il y a demain un pendu.

Couleurs vous êtes des larmes,
couleurs vous êtes des pleurs...
Voici des fleurs toutes bien faites,
de la rose à la violette,
le bouquet qu'il lui a offert
était bleu, rouge, jaune et vert..."

Tragiquement, la chanson se poursuit en faisant rimer "ils se sont baignés dans la mer" avec "il y aura des revolvers"... Aussi, en l'honneur des couleurs du printemps, au nom du contrôle des armes à feu et pour protester contre la violence dans les médias, je censure Guy Béart en concluant avec le dernier couplet d'une autre de ses chansons:
"Les mots que j'entends seront éclatants
Et nous danserons une ronde
Une ronde brune, rouge et safran
Et blonde..."

Quant à l'hiver... il faut bien que le grand Picasso de là-haut lave sa palette...

© D. Laguitton
Sutton, juin 2000

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...donner...recevoir...donner...

Le cycle donner-recevoir-donner me rappelle une image d'enfance où les pêcheurs ramenaient vers la plage le filet en arc de cercle qu'ils avaient mis à l'eau quelques instants plus tôt... Dans la file de badauds qui les aidaient à en tirer les cordes au rythme des "oh hisse" et autres grognements de circonstance, je me souviens m'être demandé si cet effort qui aboutirait bientôt en une manne de poissons argentés consistait davantage à "donner" la corde, un segment à la fois, à la personne en arrière de moi ou à la "recevoir" de celle qui était en avant. Je m'étais posé la même question devant la chaîne de volontaires qui se passaient fébrilement des seaux d'eau entre le puits du village et la boulangerie où un incendie s'était déclaré au milieu de la nuit: il était de toute évidence aussi important de se presser à recevoir le seau qu'on nous tendait qu'à donner celui qu'on avait en main.

Donner permet de recevoir, recevoir permet de donner, c'est presque de la physique élémentaire. Nos difficultés commencent lorsque nous introduisons dans la chaîne de nos interactions un attachement ou une volonté : "je le veux, je l'aime, je le garde". Qu'un seul passeur de seaux d'eau eût succombé à ce type d'attachement et le village tout entier eût été privé de pain. Un pêcheur avare de son bout de corde eût aussi privé tout le monde de poisson.

Dans les débats de société, il est souvent question d'une troisième voie humaniste entre un capitalisme défini comme "l'exploitation de l'homme par l'homme" et un communisme qu'une boutade définit comme "l'exploitation inverse"... Même si cette troisième voie n'est pas pour demain au niveau global, elle est régulièrement mise en oeuvre de manière discrète dans tout rapport fondé sur la solidarité et l'altruisme. Elle inspire, par exemple, les rapports qu'ont entre eux les membres des groupes d'entraide qui mettent en pratique la formule du philosophe Américain Ralph Waldo Emerson selon laquelle "Une des plus belles rétributions que nous offre la vie est qu'il est impossible à l'homme d'aider son semblable sans en retirer lui-même de l'aide." Ce lien étroit entre donner et recevoir fait l'objet de nombreux autres témoignages, à commencer par celui de Gide lorsqu'il écrit : "Une des pires souffrances de la misère, pour qui n'est pas incapable d'amour, c'est de devoir toujours recevoir, de ne pouvoir jamais donner." "C'est quand on a tout donné, quand on ne tient plus à rien qu'on possède tout" affirme pour sa part Marcel Jouhandeau alors que, pour Abdallah Ibn Al-Abbas, "Cette pièce n'est vraiment à toi que si elle quitte ta main." "Que me reste-t-il de la vie? Que me reste-t- il?", demande encore Vahan Tekeyan qui répond lui-même: "Que cela est étrange, il ne me reste que ce que j'ai donné aux autres..."

Je dois à la tradition orale l'histoire suivante que j'ai transcrite dans mon recueil de pensées quotidiennes "Une feuille à la fois" (p. 203).
Deux frères avaient hérité chacun de la moitié du grain de leur père. L'un vivait seul, l'autre avait plusieurs enfants. Après avoir engrangé sa part, le premier s'était dit en lui-même: Il n'est pas juste que j'aie hérité de la moitié du grain de mon père, mon frère a plusieurs bouches à nourrir alors que je vis seul et n'ai donc pas besoin d'autant de grain. Il résolut donc de porter secrètement chaque nuit un boisseau de grain dans le grenier de son frère. Ce dernier, après avoir engrangé sa part avait réfléchi: Il n'est pas juste que j'aie hérité de la moitié du grain de mon père, mes enfants m'aident à cultiver les champs alors que mon frère n'a personne pour l'aider. Il résolut donc de porter secrètement chaque nuit un boisseau de grain dans le grenier de son frère. Ainsi, chaque nuit, à l'insu l'un de l'autre, les deux frères parcouraient furtivement le chemin qui séparait leurs demeures, un boisseau de grain dans les bras. Ils avaient bien remarqué que leur réserve de grain ne semblait pas diminuer, mais cela ne faisait que renforcer leur détermination à la partager. Une nuit, au milieu du chemin, l'inévitable se produisit, ils se rencontrèrent... Comprenant ce qui s'était passé, ils tombèrent alors dans les bras l'un de l'autre et versèrent des larmes d'amour tandis qu'une voix puissante s'élevait dans la nuit: "La terre sacrée où le Temple sera construit est là où les hommes se rassemblent dans l'amour."

Pure utopie! diront certains. Peut-être, mais savent-ils qu'un auteur russe a écrit que "sans utopie, aucune activité véritablement féconde n'est possible"? Et que René Dumont, un des pères de l'écologie, a intitulé un des ouvrage qui l'ont rendu célèbre: "L'utopie ou la mort"? Respirer, le prototype-même du cycle "donner-recevoir", est une de ces "activités véritablement fécondes" consistant à opter 15 fois par minute pour l'utopie plutôt que la mort... Pourfendeurs d'utopies de tout poil, pensez-y donc avant de manquer de souffle: à vos marques... prêts... respirez!

© D. Laguitton
Sutton, octobre 2000

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Livre de pierre

Il y a quelques mois, je visitais la cathédrale de Chartres où j'admirais en particulier les vitraux du XIIIème siècle, m'émerveillant non seulement du "bleu de Chartres" mais aussi de la ferveur avec laquelle ces chefs-d'oeuvres de verre furent démontés et remis en place à deux reprises pour être protégés des bombardements des deux grandes guerres du siècle qui vient tout juste de devenir "le siècle dernier". J'étais venu spécialement pour visiter la vieille crypte qui abrite, sous la cathédrale, près d'un ancien puits gallo-romain, une des vierges noires les plus célèbres de France: Notre-Dame de Sous- terre. En ce dimanche pluvieux de novembre, alors que je devais attendre quelques heures pour l'unique visite guidée de la crypte, l'envie me vint de voir l'endroit d'où avait été extraite la pierre ayant servi à la construction de la cathédrale qu'a si éloquemment chantée Charles Péguy dans sa Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres:

"...Un homme de chez nous, de la glèbe féconde
À fait jaillir ici d'un seul enlèvement,
Et d'une seule source et d'un seul portement,
Vers votre assomption la flèche unique au monde...
C'est la pierre sans tache et la pierre sans faute,
La plus haute oraison qu'on ait jamais portée..."

Renseignements pris, la pierre venait de Berchères-les-Pierres, modeste hameau à quelques kilomètres de Chartres. À la perspective de pouvoir satisfaire ma curiosité, bien qu'on m'ait prévenu que l'ancienne carrière ne se visitait pas, une impatience mêlée d'appréhension s'empara de moi: j'allais donc voir le lit minéral d'où était sortie, un bloc à la fois, l'architecturale splendeur de Chartres. Le site de la carrière s'appelait Berchères-l'Évesque lorsque la tourmente révolutionnaire épura les toponymes de toute connotation religieuse et brûla à Chartres, en 1793, l'ancienne statue de la vierge noire que les druides assemblés dans la forêt des Carnutes vénéraient déjà, avant notre ère, sous le nom de Virgo paritura, "la vierge qui doit enfanter". Le nom-même de "Beauce", la plaine fertile où est située Chartres, viendrait de Belisa, forme réduite de Belisama, un des multiples noms de la Magna Mater ou Grande Mère. Le culte du féminin sacré est donc implanté depuis longtemps dans la région.

Je n'eus aucune difficulté à trouver le site boisé de la vieille carrière aujourd'hui transformée en... --faut-il y voir un signe des temps?-- dépotoir et terrain de moto-cross... Je n'oublierai jamais l'étrange sensation qui m'envahit lorsque, après l'avoir traversé, je remontai de ce cratère creusé de main d'homme où quelques énormes blocs de calcaire brut et les rouages rouillés d'un vieux treuil témoignaient encore d'une époque où ce lieu avait été vibrant d'activité. Lorsque mon regard émergea de nouveau sur la plaine beauceronne où, à quelques kilomètres, les deux tours de la cathédrale trouaient le ciel bas de cet après-midi d'automne, j'eus le sentiment que toute l'histoire de l'homme en devenir était inscrite à cette interface du dépotoir de Berchères et du glorieux vaisseau de pierre dont la nef à deux mâts sortie de sa matrice minérale fait voile vers l'infini depuis tant de siècles. À ce point de jonction de deux mondes à la fois contraires et symbiotiques, je sentis monter en moi un courant jailli du creuset de pierre brute où j'avais les deux pieds solidement plantés. Comme une foudre sortie des entrailles de terre, ce flux indéfinissable montait vers le ciel, guidé et aspiré par les paratonnerres des deux flèches. Combien d'hommes et d'animaux, me suis-je maintes fois demandé depuis, tailleurs de pierres et bêtes de somme, ont-ils été foudroyés avant moi dans cet athanor de pierre? La destinée humaine ne se résume-t-elle pas en effet à ce corps-à-corps entre un pôle négatif représenté par le trou de Berchères vidé de sa roche, moule de cathédrale empli d'immondices, et la glorieuse saillie de pierre transmutée en supplique architecturale au pôle positif ? Les mots que Pablo Neruda destinait au Macchu Picchu chantent cette alchimie avec autant de justesse dans la Beauce que dans les Andes: "Serpiente mineral, rosa de piedra. Nave enterrada, manantial de piedra. Geometrķa final, libro de piedra... --Serpent minéral, rose de pierre. Nef ensevelie, source de pierre. Géométrie ultime, livre de pierre.--"

En lisant le livre de pierre de Berchères-l'Évesque le Maître de Chartres devait percevoir sa tâche, ainsi que le fera après lui Michelange, comme une archéologie visant à dégager au burin les formes d'une cathédrale enfouie dans le calcaire de Beauce. Lao-Tseu, deux millénaires plus tôt n'invitait-il pas déjà le disciple de la Voie à "se laisser tailler comme un bloc de bois brut" ? On ne s'étonnera pas de cette révérence pour les règnes minéral et végétal que l'on traite pourtant si souvent d'inférieurs, lorsque l'on adhère à la maxime antique qui nous rappelle que: "Dieu dort dans les minéraux, s'éveille dans les plantes, marche dans les animaux et pense dans l'homme."

Qui osera traiter encore de "vulgaire" le plus modeste tas de cailloux... ?

© D. Laguitton
Sutton, janvier 2001

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Vieux bas ou antiques chaussettes ?

Antique, vieux ou ancien, y-a-t-il une différence? Après avoir consulté le dictionnaire étymologique et interrogé les racines, force m'a été de constater qu'en général ces mots n'ont entre eux que la différence que chacun introduit dans l'usage qu'il en fait. Tel se dit antiquaire et ne vend, à en croire un autre, que des vieilleries, tel, voulant se débarrasser de vieux meubles, envoie, selon un troisième, des antiquités au dépotoir.

"Antique" et "ancien" viennent tous deux de ante qui signifiait "avant", alors que "vieux" est dérivé de vetus qui désignait, en général, tout ce qui était en passe de devenir "vétuste" et, en particulier, le vin "de l'année précédente". De là à en conclure que, pour les Romains, "vieux vin" et "vin vieux", c'était blanc bonnet et bonnet blanc...

Oublions donc les racines et rabattons-nous sur l'usage. Une vieille chaussette peut-elle devenir une antiquité? Même question pour un moulage en plâtre de la Vénus de Milo? Un vieux pavage en pierre dite "cultivée" (traduction: en ciment) peut-il devenir une Via Antiqua? Je ne crois pas, sauf dans des cas très particuliers. Il est clair qu'une chaussette tricotée par Pénélope en attendant Ulysse, ou une des socquettes blanches portées par Jules César lors de son premier rendez-vous avec Cléopâtre, mériterait le titre d'antiquité "pure laine". Mais la vénus kitsch et le pavage moulé, me semblent ne pouvoir que devenir vieux ou même "croulants" dans tous les sens du mot, et le temple de la renommée des antiquités leur est sans doute à jamais interdit.

En effet, quand bien même un objet deviendrait assez vieux pour usurper, dans le langage courant, et par le seul mérite du nombre de ses ans, le titre d'antiquité, il en aurait le titre sans en avoir la noblesse car celle-ci dépend d'une qualité et pas seulement d'une quantité. Cette qualité est conférée à un objet par les mains qui l'ont fabriqué ou touché avec Amour au sens le plus profond du mot. Pour être antique, l'objet doit donc être aussi un objet d'art, non pas au sens mercantile et élitiste où l'on entend aujourd'hui ce mot dénaturé dans un monde obsédé par la valeur marchande, mais au sens véritable de l'art qui est rencontre et relève du monde de la qualité. L'art véritable établit une relation au niveau de l'âme entre celui qui façonne l'objet et l'Être qui lui parle par cet objet et parlera ensuite à tous ceux qui se laisseront "toucher" par lui comme par un sacrement. "Objets inanimés avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?" demandait Lamartine. Seuls certains objets semblent pouvoir nous rejoindre à ce niveau: "Un objet, un meuble, ne peut être viable et durable, que s'il naît à la manière des hommes. Il doit être conçu comme un enfant", précise Drieu La Rochelle. La formule est intéressante, même si elle perd de sa pertinence dans un monde où l'enfant est de plus en plus conçu (et transbahuté) comme un meuble.

Le vieil objet ne témoigne généralement que de la vie dans le temps, il est, au mieux, un témoin du passé et, le plus souvent, un poids qui nous embourbe dans l'avoir. L'objet d'art, au contraire, reste vivant et acquiert même, au fil des ans, une capacité encore plus grande de nous émouvoir à un niveau essentiel. Témoin de la Vie hors du temps, il nous élève au- dessus du marais de l'histoire et la longévité par laquelle il devient objet antique lui vient, en partie, de sa vitalité contagieuse qui incite ceux qu'elle émeut à le conserver. Il y a évidemment bien des exceptions au respect qu'inspire l'objet d'art, exceptions qui contribuent à en faire un objet rare : les vandales qui ont saccagé Rome et Alexandrie au cinquième siècle et brûlé les Vierges noires au dix-huitième s'entraînent aujourd'hui au canon sur les antiques Bouddhas d'Afghanistan. Il n'est pas non plus impossible que nous soyions nous-mêmes en train de nous forger aux yeux des générations qui suivront le titre peu enviable de vandales, responsables par action ou par omission du saccage de notre merveilleuse planète dont les cicatrices témoigneront, bien après nous, de la culture d'agression systématique envers la Vie que nous avons laissée s'y installer.

Et l'Homme, demanderont certains, devient-il vieux, ancien ou antique? Il peut aussi devenir antique dans la mesure où il est un Homme d'art. Grande âme plus que grand âge forgent l'Homme antique : Lao-Tseu signifie, rappelons-le, "vieil-enfant", symbole de la jeunesse éternelle. Conseil des anciens, vieux de la vieille, sagesse antique, maintes expressions nous rappellent les vertus de l'âge bien vécu. Comme un vin vieux, le sage ne s'alarme donc pas si, au dire du calendrier, il prend de la bouteille...

Que cet été soit pour tous l'occasion de renouer ou de renforcer nos rapports avec l'essentiel qui s'exprime par l'objet d'Art, profitant pour ce faire du véhicule privilégié qu'est, dans la grande région de Sutton, notre annuel Tour des Arts.

© D. Laguitton
Sutton, Avril 2001

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Main d'artiste, main d'artisan...

Selon le philosophe Alain (dans Le système des beaux arts), l'artisan met ses talents au service d'une science appliquée (arts et métiers) et l'artiste se consacre corps et âme à la création pure (beaux arts). Dans le cas de l'artisan, écrit-il, "l'idée précède et règle l'exécution", même si l'oeuvre souvent "redresse l'idée, en ce sens que l'artisan trouve mieux qu'il n'avait pensé dès qu'il essaye; en cela il est artiste, mais par éclairs." Quant à l'artiste, "l'idée lui vient à mesure qu'il fait; il serait même rigoureux de dire que l'idée lui vient ensuite comme au spectateur, et qu'il est spectateur aussi de son oeuvre en train de naître." Autrement dit, l'artisan réalise une oeuvre déjà conçue tandis que l'artiste, alliant conception et réalisation en un seul acte, découvre l'oeuvre. C'est en éliminant, au burin, sa couverture de marbre, que Michel-Ange a "découvert" David. "L'artiste supérieur", écrivait-il, "ne forme aucun projet que ne contienne en soi par excès de matière un même bloc de marbre, et seule en vient à bout la main qui obéit au pouvoir de l'esprit." Quel beau sujet de réflexion que cet éloge de la supériorité acquise dans l'obéissance...!

"Créer pour vivre ou vivre pour créer", affirme pour sa part Michel Polac (dans Hors de soi), voilà "toute la différence entre l'artiste et l'artisan". L'esprit déformé par l'optique matérialiste lit l'expression "créer pour vivre" comme si elle signifiait "créer pour gagner sa vie" alors que, dans la formule contrastée de Polac, elle exprime tout le contraire: la vie même de l'artiste, nous dit-il, -- biologique, psychique, spirituelle-- est en jeu dans le besoin de créer. L'artisan, pour sa part, "vit pour créer": consacrant sa vie à la création par choix de carrière, il crée pour gagner sa vie alors que l'artiste crée surtout pour ne pas la perdre.

Confirmant le caractère viscéral de la vocation artistique, Rainer Maria Rilke écrit dans ses Lettres à un jeune poète : "... serait-ce la mort pour vous s'il vous était interdit d'écrire? Surtout demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit: est-ce essentiel pour moi que d'écrire? Creusez en vous-même à la recherche d'une réponse enfouie. Et si elle devait être affirmative et si vous pouvez affronter cette grave question en y répondant par un fort et simple 'pour moi, c'est essentiel', alors construisez votre vie selon cette nécessité; votre vie jusque dans son heure la plus banale et la plus ordinaire doit devenir signe et témoignage de cet élan profond... " Celui chez qui l'artiste intérieur est éveillé répond à ces questions par l'affirmative. Artiste et artisan "à l'état pur" sont évidemment des vues de l'esprit, si bien que le titre hybride d'artisan-artiste convient généralement beaucoup mieux à ceux qui font profession d'art. Qui plus est, à trop essayer de distinguer l'un de l'autre, ne risque-t-on pas d'alimenter un élitisme déjà trop répandu qui tend à faire oublier qu'on a, dans les deux cas, un rapport particulier avec l'art ?

Or il n'y a d'art que dans l'expérience d'être relié --le verbe "articuler" est là pour nous le rappeler--. Cette reliure peut s'effectuer de multiples manières, que ce soit en regardant, en touchant, en sentant, en goûtant, en écoutant ou dans un recueillement contemplatif non sensoriel. La jonction artistique peut être accomplie dans le faire comme dans le non-faire. Dans L'inespérée, Christian Bobin affirme ainsi que "l'oeuvre est achevée quand l'artiste est, devant elle, rendu à sa solitude complète." Autrement dit, l'art cesse quand cesse la rencontre.

"Mais de quelle rencontre s'agit-il et qui rencontre-t-on dans l'art?" demanderont certains. Les mots sont ici impuissants à traduire ce qui relève de l'expérience. Nietzsche suggère à ces esprits curieux et rationnels de "recevoir sans demander qui donne" et Martin Buber ajoute: "n'oublions pas, par contre, de dire merci!". En le catapultant dans une rencontre avec plus grand que lui, l'art met fin à l'isolement de l'être humain enfermé dans la prison de ses titres, de son statut social et, en général, de l'image qu'il se fait de lui-même. Art et humilité vont donc de pair.

Deux autres mots désignent des véhicules de mise en relation transcendantale: Religion et yoga. Le fait que "Religion" et "reliure" ont même racine, tout comme "yoga" et "joug", confirme qu'il s'agit de moyens de jonction. Pris dans leur sens le plus pur, Religion, Yoga et Art ont la même mission mystique d'établir un pont entre le fini et l'infini, le relatif et l'absolu. L'artisan-artiste qui désire emprunter ce pont doit, comme les initiés des mystères de l'antiquité, s'y présenter "nu", c'est-à-dire humble, obéissant, sans attentes, sans préjugés. D'où l'importance de maîtriser --incorporer comme une seconde nature-- les formules et les gestes requis par la découverte de l'oeuvre pour ne pas être distrait lorsque, l'élève étant prêt, l'Art paraît.

© Daniel Laguitton
Sutton

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From Chartres to Manhattan: the rise and fall of a era

The intercourse of Yin and Yang (the sacred Feminine and the sacred Masculine, beyond human concepts of sex and gender) is the heart- beat of Life. In symbolic terms, Yang, the active mode of being, and Yin, the passive-receptive mode, are engaged in a cosmic dance mirrored in all aspects of nature, from the gentle rhythm of our breath to the unrelenting pendulum of the tides and the rise and fall of the seasons of our lives.

A few months ago, I visited an old quarry, near Chartres, where blocks of limestone were extracted at the dawn of the second millennium to be chiselled into one of the most glorious cathedrals of Europe. From the dark earthy crucible of the abandoned quarry where I stood, I could see the two vibrant spires of Chartres raised in the monotonous skyline of Beauce by the humble toil of the early masons like two giant arms giving grace. Notre-Dame de Chartres is a mineral prayer to the eternal Feminine, a calcareous hymn to the Mother of God. Its construction crowns a long period of spiritual gestation (Yin) which had begun in the middle of the first millennium with the fall of the Roman Empire (Yang) and the foundation of western monasticism, to come to fruition, some eight centuries later, in an explosion of stained glass and gothic arches echoing the songs of Hildegard Von Bingen and the sermons of Meister Eckhart.

The second millennium has come and gone, largely shaped by the return of the Judeo-Christian pendulum into Yang territory. Machismo and patriarchal excesses on the religious and secular fronts (often blended into one power-drive) mar the history of the last thousand years. The plunder of the Crusades, the pyres of the Inquisition and the uprooting of the aboriginal, earth-centered (Yin) civilisations of the Americas, to name a few, have all given ground to recent formal apologies by prominent religious and political leaders. Agricultural (rural) societies were replaced by an industrious (urban) way of life in which progress was figured as a way up, with sky as the limit. The industrial revolution soon spread its metallic wings over the ashes of the medieval Feminine like a triumphant left-brained Phoenix while, in the dark tunnel of social evolution, the age of enlightenment took comfort in the electrical head-lamp of an on-coming train. In the words of William Blake: "Bacon & Newton sheathed in dismal steel, their terror hang like iron scourges over Albion...". From the smoggy shores of Europe, entrepreneurs and downtrodden masses alike began rushing into the seemingly endless horizons of the New World. The rape of Mother Nature was legitimized as the most expedient means to the only end glorified in the kingdom of transvestite Goddess Reason: a Golden Age masculine fantasy holding the Feminine as a mere emasculation. Skyscrapers became the emblematic feature of modern cities and the ornate steeples of previous ages were dwarfed in a jungle of concrete and steel.

On September 11, 2001, in the skyline of New-York, two such towers fell in an orgy of terror. Mourn we must and cry and rage, if human life means anything to us. But mankind has known for ages that times of grief are also times of opportunity. Rooted in the profound insight that challenging situations afford us the opportunity to sort the chaff from the grain, the word "crisis" comes from the Greek word for "sieve". Mourning the chaff, rejoicing and giving thanks for the grain: "Houses rise and fall... In my end is my beginning."

"Through" and beyond legitimate grief and outrage at the human dimension of the September 11 tragedy and its trail of violence and destruction, our culture is being sifted through the crisis that this epoch-shaping event has woven in a smoldering array of twisted iron beams. Have we not looked upwards long enough? "Why do you stand looking into heaven?" ask two men dressed in white robes. Time may have come to look down again, way down, to Ground Zero and below, to where our roots are. In symbolic terms, the dark devouring Mother has spoken in her bone-chilling voice. Will her children listen? If the knee-jerk reflex of war shifts to a more sober acknowledgement and relief of the plight of millions in the most destitute nations, the Great Mother will indeed have been heard. The choice we make between the globalization of compassion and the globalization of greed and terror will be the touchstone of our civilization at the cross-roads of a new era.

In the story of the abduction of Persephone into the underworld, the wrath of her Mother Demeter made the Earth barren and sterile until the maiden was allowed to return. For Life to flourish, the Feminine must be allowed to freely interact with the Masculine. Ground Zero is their interface, their playground and nuptial bed. In the Chinese Yin-Yang symbol light rises out of darkness and vice versa. The Christian Tradition has chosen the manger and the grotto as the sacred vessels from which light is born in the darkness of a Silent Night. What Light, what New World, will rise from the silent hollow where the Twin Towers stood as we apprehensively enter a new millennium? The answer to that awe-inspiring question is being born in an intimate Christmas in each and every one of us. Hark! The Herald Angels sing: "Peace on Earth to all humans of goodwill" Shall we listen?.

© Daniel Laguitton
Sutton, Oct. 2001

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Mais que veut donc dire ce symbole : © ?

Cette "pensée quotidienne" hors-série est ajoutée de manière virtuelle à mon livre Une feuille à la fois dont j'ai appris récemment qu'il a été joyeusement copié et redistribué "une feuille à la fois" d'une couverture à l'autre par des pirates qui ont poussé l'humour (?) jusqu'à protéger par leurs propres droits d'auteurs les "chroniques" où ils le reproduisaient page après page ET à m'expliquer "candidement", lorsque je m'en suis aperçu, ne m'avoir jamais demandé la permission parce que la première page de mon livre où se trouve l'interdiction de reproduire sans autorisation" est la seule qu'ils n'avaient jamais lue ... pas mal, quand même! Quelle dévotion! Le texte qui suit est cordialement offert à quiconque est disposé à se pencher, ne serait-ce que pour quelques instants, sur la question des obligations et des droits relatifs à la propriété artistique et intellectuelle si souvent mal comprise et bafouée. Pirate candide dont l'inconscience m'a motivé à écrire ces lignes, fais ce que tu voudras de ce texte qui est le fruit de quelques heures de réflexion pour en recevoir les idées, et de travail sur la forme pour que tu le lises dans une forme qui leur fasse justice et te rejoigne. Merci de m'en avoir fourni l'occasion.

Il en va des idées comme de tout autre élément de notre existence: on peut les aborder sur le mode "avoir" ou sur le mode "être".

Sur le mode "avoir", l'idée est un objet envers lequel on peut exercer un désir de possession dont le point de non-retour est atteint dans la compulsion d'avoir communément appelée "avarice", une assuétude qui finit, comme tant d'autres, par ravir ce qu'il reste d'estime de soi à celui qui en est victime. "Je pense, donc je suis", le fameux "cogito" de Descartes, a servi de bannière et d'étang narcissique à toute une culture à laquelle la découverte accélérée de son pouvoir de dominer la nature en la mettant aux fers de la raison procurait ses premières ivresses matérialistes au siècle dit "des lumières". Comme l'adolescent grisé par le sentiment d'invulnérabilité éphémère mais infiniment séducteur de ses premières expériences de drogue ou d'alcool et que l'on retrouve quelques décennies plus tard dans l'état de décrépitude physique et de faillite spirituelle auquel conduisent la plupart des dépendances, la société du paradigme cartésien s'est peu à peu enlisée dans le gouffre infernal de l'avarice. Le piratage des créations intellectuelles ou artistiques, forme de cleptomanie des idées aujourd'hui plus banale que le vol à l'étalage, en est un symptôme.

Sur le mode "être", l'idée, qu'elle soit littéraire ou scientifique, est toujours "artistique" en ce sens qu'elle exerce la fonction fondamentale de l'art véritable qui est de relier l'homme à un réservoir "Idéal" de conscience plus grand que lui et qu'il a parfois la prudence de ne pas nommer parce qu'il sait ne pas pouvoir lui faire justice en le soumettant au moule du nom-concept. L'idée abordée en ce sens est un fluide vital qui n'appartient à personne, tout comme la Vie dont les mystères suscitent pourtant tellement de convoitise chez les conquistadors de la science moderne et ne peuvent s'enfermer dans leurs modèles ou leurs tours d'ivoire. L'idée est reçue, sur le mode être, comme une grâce et partagée comme le pain d'une action de grâce. Le vol d'idée devient alors sacrilège. C'est pour tenter d'éviter une telle profanation que la forme particulière (livre, tableau, pièce musicale, sculpture, etc.) qu'a prise l'Idéal manifesté dans la création artistique et qui est l'équivalent des formes multiples que prend la Vie dans un cristal de roche, un arbre, un animal ou une personne humaine, doit être protégée de la convoitise des drogués de l'avoir. Les sociétés administrativement évoluées où règne une avarice endémique se dotent ainsi de principes d'éthique et de lois qui définissent et protègent ce qu'on appelle "les droits d'auteur". N'embellisons rien: un souci de protéger l'oeuvre et l'idée perçues comme "un avoir" inspire la plupart de ces réglementations bien plus qu'un sens du sacré. Il n'en reste pas moins que, sans une législation des droits d'auteur, la république des pirates aurait depuis longtemps fait main basse et hissé son pavillon (photocopié) sur tout le patrimoine artistique de l'humanité.

Le non respect de la propriété artistique, particulièrement virulent sur l'autoroute de l'information, est au plan des idées ce que la piraterie en haute mer est aux biens matériels en transit. En s'emparant des créations d'un autre à des fins lucratives, le pirate tente de remplacer par une quantité d'avoir une qualité d'être dont il a perdu l'accès et dont, ironiquement, l'exercice paresseux de la piraterie le prive davantage. "Il a si peu d'amour propre qu'il nous cite" écrivaient les frères Goncourt, dans une tirade dont on peut, il est vrai, questionner la modestie et la citabilité, mais qui a l'avantage de faire un diagnostic pertinent des mobiles profonds du pirate. Qu'auraient-ils dit de celui qui cite à son compte ou reproduit sans attribuer...? Parler de la flatterie du plagiat est peut-être une manière de faire contre mauvaise fortune bon coeur, mais n'est-ce pas aussi oublier le ricanement du renard de la fable ? : "...mon beau seigneur, apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute."

Comme dans toute compulsion, le déni joue un rôle central dans la piraterie intellectuelle et artistique: comme un Robin-des-bois de la forêt des idées, le pirate invoque souvent "la bonne cause" pour tenter de se blanchir. Demander la permission requise pour reproduire lui répugne comme une incursion forcée sur un terrain d'être dont il a oublié le langage et qui contrarie l'orgueil de son avarice. Il n'hésite pas non plus à blâmer un tiers, celui qui sonne l'alarme sur ses exactions ou le détenteur des droits, cet empêcheur de co-piller en rond. Aux objections de sa conscience il oppose parfois aussi le pathétique esprit de corps du conformisme: "tout le monde le fait.... fais-le donc."

Rien n'exclut évidemment qu'un auteur masque lui-même une compulsion d'avoir en se retranchant superbement derrière une définition ou une interprétation abusive des droits ou du titre d'auteur. Un exemple criant nous en est fourni dans l'orgie de brevets par lesquels des corporations multinationales tentent de se forger des titres de propriété incluant les plantes médicinales, les semences et même certains aspects du génome humain. Rien n'est simple dans les replis du mental humain car, comme l'écrivait si justement Prévert: "Quand on le laisse seul, le monde mental ment, monumentalement." Reste bien le miroir au mur de l'examen de conscience... hélas, lui aussi ment effrontément à Narcisse.

Le droit d'auteur qui protège une création artistique sanctionne un labeur sur le mode de l'être et nul n'a le droit, au nom de quelque idéalisme que ce soit, de s'ériger en propriétaire-gérant de l'oeuvre d'un autre pour en disposer à sa guise. Enfermer un Van Gogh dans un coffre-fort est une infâmie, en faire des faux l'est également. À une échelle moins spectaculaire sans doute mais comparable au niveau des principes, "le co-pillage" des livres est un fléau quotidien qui a pour premier effet de réduire la capacité de l'auteur d'en publier d'autres en le privant du mince revenu de la vente de ses livres. Mais oui, mais oui, je connais l'argument qui consiste à prétendre qu'en copiant on lui fait de la pub gratuite! Ceux qui copient des textes sans les attribuer ne peuvent certainement pas l'invoquer !

Le mot "propriété" désigne, à la lettre, ce qui est propre à quelqu'un ou à quelque chose. Au delà du sens dominant qu'on lui connaît et qui est relié à l'avoir, il a un sens profond relié à l'être: ne parle-t-on pas des "vertus" d'une plante pour désigner ses "propriétés" essentielles? Verrons-nous le jour où la vertu de l'homme désignera également les "propriétés" profondes de son être? On serait alors sans doute plus enclin à respecter la "propriété artistique", autre manière de désigner l'artiste qui trop souvent sommeille au coeur de chacun, y compris au coeur du pirate qui l'ignore.

Aujourd'hui, j'aborde l'art de vivre comme une création artistique associée à des obligations et protégée par des droits d'un auteur qui m'invite à être co-créateur.

Daniel Laguitton
Sutton, Mars 2002

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Entre ville et campagne: la mouvance néo-rurale

Dans la célèbre fable, le rat de ville invite le rat des champs à partager sa table. Au beau milieu du festin "quelqu'un trouble la fête, le rat de ville détale, son camarade le suit". Le silence revenu, on reprend les agapes et quand le rural prend congé il lance une invitation et, fable oblige, une morale:"Demain vous viendrez chez moi... fi du plaisir que la crainte peut corrompre". Autrement dit, "Mes chaudrons ne sont peut-être pas aussi beaux que les tiens, mais je peux manger en paix!"

Trois siècles après l'invitation de la fable, le rat de ville y répond aujourd'hui avec un empressement sans précéden et, lorsqu'il n'a pas tout simplement acquis la demeure champêtre de son rustique cousin, il passe volontiers la nuit dans son café-couette ou son gîte au milieu des bois. Il a troqué ses "reliefs d'Ortolans" pour l'uniforme pizza de douze pouces sur laquelle son compère s'use aussi les dents et tous deux font la queue (de rat) au supermarché du village et au comptoir vidéo du coin. Quant à détaler "au moindre bruit", le "trouble-fête" n'est plus le bruit mais le silence lorsqu'une panne d'électricité fait taire simultanément la télé, la chaîne haute-fidélité, le frigo, le ventilateur et les bruits d'apocalypse qui montent de la pièce où leur progéniture se livre à l'assassinat sélectif, au dynamitage et autres pyrotechnies virtuelles en maniant le "joystick" de l'ordinateur familial avec une dextérité qu'on aimerait voir transposée au maniement du porte-plume.

De cette panne angoissante le fabuliste dirait sans doute aujourd'hui:
"Aux portes de la salle
Le silence venait d'entrer:
Le rat de ville détale,
Le rat des champs le suit de près."

La polarisation socio-culturelle entre le monde urbain et le monde rural a pratiquement disparu. La néo-ruralité est au clivage entre ville et campagne ce que la coupe de cheveux unisexe fut un jour au bigoudi: un aplatissement fatal. Signe du grand chambardement, la résidence principale du néo-rural est de plus en plus souvent située en bordure des champs alors que son pied-à-terre en ville lui sert de base opérationnelle pour son gagne-pain et ses loisirs.

Comment construire quelque argument viable sur le thème ville-campagne lorsque la mutation en cours se fait à un rythme si rapide que l'office de la langue française n'a même pas eu le temps de remplacer le fameux "arrive en ville" par un "arrive aux champs" qu'aurait pu lancer le rural revanchard au citadin débarquant de son SUV à cinq roues motrices?

La campagne traditionnelle disparaît comme neige au soleil devant la poussée d'une pseudo-campagne passée successivement (et à plus d'un niveau) à la désoucheuse, à la débroussailleuse et à la tondeuse afin de servir, soit de zone industrielle agro-alimentaire, soit de décor bucolique à une population en quête de racines mais au feuillage foncièrement urbain. N'oublions pas qu'un des principaux facteurs favorisant l'expansion néo-rurale est l'arsenal technologique qui comprend notamment la voiture, l'autoroute à quatre voies et celle de l'information, la radio, la télévision, la télécopie, le téléphone cellulaire, le VCR, le CD, le DVD et le vélo de montagne. On veut des racines, mais on les veut éminemment portables.

Le retour à la terre, pour quelque mobile qu'on l'entreprenne, comporte ses dommages collatéraux et, pour les minimiser, des exigences éthiques. Il n'est pas rare de trouver aujourd'hui, chez ceux qui déploraient hier encore l'exode des campagnes vers la ville, des arguments écologiques fort convaincants en faveur de la désertification des campagnes, compte-tenu du fait que leur "néo-ruralisation" effrénée prend des allures de coup fatal. On peut être à la fois pour la fraternité universelle et dénoncer une globalisation écologiquement insoutenable, aimer la campagne et s'opposer au développement "à tout prix".

Que nos racines aient initialement poussé dans le l'asphalte ou dans le terroir, "Habiter" la terre est un art qui requiert toutes nos réserves de bonne volonté et de créativité. Le postulant à la néo-ruralité fait face au défi de porter dignement le titre d'Habitant, sans pour autant en adopter certains aspects moins reluisants comme un appétit démesuré pour la rumeur et l'esprit de clocher. Véritable immigrant sur une terre qu'il n'a souvent fréquentée que de loin et porteur d'une originalité, d'un vécu, d'un savoir-faire et d'une culture, il a droit à la reconnaissance et au respect. En retour, qu'il veuille s'y enraciner ou qu'il ne fasse que s'y ressourcer le temps d'une escapade, il a le devoir de se familiariser avec la réalité socio-culturelle du milieu où il laissera une empreinte écologique indéniable. Il doit s'y intégrer ou y transiter de manière gracieuse, s'inspirant en cela du titre d'un livre où nous parlent encore ceux qui ont foulé cette terre les premiers et que nous ferions bien d'écouter: "Pieds nus sur la Terre sacrée" (T.C. McLuhan et Edward S. Curtis, éditions Denoël, Paris, 1974).

"La ville a une figure, la campagne a une âme", écrivait Jacques de Lacretelle. Saurons-nous marier l'une et l'autre ou finirons-nous par perdre les deux?

© Daniel Laguitton
Sutton, Jan. 2002

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Question de goût...

On goûte avec tous les sens, même le sixième: images, musique, parfums, aliments, caresses, et jusqu'aux mots d'esprit peuvent être de bon ou de mauvais goût. On goûte au bonheur et les moments d'infortune nous laissent parfois un goût amer. On a le goût de vivre, on goûte un repos bien mérité, on savoure l'instant comme un fruit sur l'arbre. Faut-il voir dans le fait que les mots frôlent nos papilles gustatives avant que nous les ayons sur les lèvres et appartiennent à un système de communication appelé, comme l'organe du goût, une "langue", une des raisons pour lesquelles notre vocabulaire est si riche en nuances exprimant le goût? Rien que pour le vin, il y a de quoi remplir un lexique: aimable, âpre, boisé, bouchonné, bourru, charnu, distingué, fruité, gouleyant, moelleux, mordant, piquant, plat, nerveux, onctueux, souple, soyeux, vert... Un des indices de l'importance du goût dans notre existence est aussi que les mots "saveur" et "sagesse" ont même racine. Fénelon en savait quelque chose, lui qui écrivait que "seule la sagesse sait assaisonner les vrais plaisirs pour les rendre purs et durables". Un brin de sagesse, une pincée de variété... et voilà la vie épicée. Les métaphores se rapportant aux délices du palais abondent aussi sous la plume de l'amoureux et sous celle du mystique... "Oui tes étreintes sont meilleures que le vin... j'égrappe ma myrrhe avec mon aromate, je mange mon rayon avec mon miel, je bois mon vin avec du lait..." (Cantique des Cantiques).

Et dire que le bon goût a failli disparaître! Tout a commencé vers midi il y a environ 50 ans, je m'en souviens comme si c'était hier: mon père était à table et découpait avec son couteau à manche de laiton l'escalope de veau sautée à la poêle qui garnissait son assiette. Soudain, avec une moue que je ne lui avais jamais vue, il lança comme s'il s'adressait à lui-même: "le veau n'a plus aucun goût"... et il poursuivit un monologue où il était question d'hormones et de moulée. Quelque temps après, avec le même air dépité, il déclara que le pain était, lui aussi, devenu fade, à cause des fours au mazout et de la farine blanchie. Puis les côtelettes de porc commencèrent à "se changer en eau à la cuisson", déliquescence qu'il attribua aux méthodes d'engraissage des nouvelles porcheries. Le poulet fut vite qualifié d'infect, suivi de près du beurre anémique "en plaquettes" qui avait remplacé la rustique motte décorée que la fermière apportait sur une assiette recouverte d'un torchon blanc chaque dimanche après la messe et qui suintait le petit lait et rayonnait du jaune des boutons d'or. Les oeufs à leur tour se firent pâles, l'eau du robinet prit un goût de "javel", le cidre embouteillé remplaça sur la table celui des grands fûts dont le robinet de bois chantait avant de pleurer dans le pichet et chantait encore en se refermant. Le pot à lait fut mis au rencart, le lait perdit alors sa crème. Le vieux prunier du jardin cessa de fleurir, sans doute pour protester contre l'abattage des chênes du talus voisin, et tous les fruits devinrent peu à peu insipides. Mon père, témoin et commentateur de ces décennies de "progrès", finit par en perdre lui-même le goût de vivre.

N'ayant jamais connu la riche palette d'arômes dont il déplorait la perte, j'en étais à me demander si sa glorification du "bon vieux temps" n'était pas à mettre au compte d'une nostalgie du temps qui passe... lorsqu'un premier élément de réponse me fut donné pendant le long voyage que j'entrepris l'année de mes 30 ans. Parmi les éléments marquants de ce périple autour du monde, le nectar des énormes et pulpeuses mangues de Birmanie et des non moins sublimes pêches de Turquie me fait encore dégouliner les babines. Je ressens aussi, depuis cette aventure, une grande indulgence envers notre ancêtre d'Eden: la pomme du jardin des délices devait être si juteuse que seuls les mangeurs de fruits vaccinés à la mort-aux-rats et génétiquement modifiés aux testicules de babouin peuvent oser l'accuser d'avoir craqué et... croqué. J'en aurais fait tout autant.

Un second élément de réponse me vint lorsque je me surpris, un jour de fête, à faire moi aussi la moue devant les légumes pourtant esthétiquement irréprochables d'un élégant buffet et qui, à moins de les tremper dans une des mayonnaises artificiellement colorées qui les accompagnaient, ne goûtaient absolument RIEN.

Évidemment, les sceptiques pourront m'accuser, en mâchonnant leur brin de céleri reverdi aux gènes de grenouilles, d'avoir, avec l'âge, pris le relais de mon père. Mais, paix à ses mânes, il n'en est rien! Rares sont en effet les jours où, dans un ironique renversement de tendance, je ne glousse, que dis-je, je ne ronronne, couine, clapis, gronde, rugis, jappe, vagis, râle, gazouille, glatis, chuinte, craquette, glougloute, criaille, trompette, jase, babille, hulule, bourdonne et même parfois roucoule... en redécouvrant, grâce aux produits de l'agriculture biologique, l'infinie richesse des goûts et des parfums du terroir.
"Papa, le goût revient! Merci d'avoir sonné l'alarme."

© Daniel Laguitton
Sutton, Mars 2002

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Réflexion... à recycler

Recycler est devenu un des gestes les plus civiquement corrects qui soient et l'adepte de la surconsommation qui se débarrasse chaque semaine d'une montagne de papier et de contenants vides par le biais de la collecte sélective ressemble parfois à un pénitent qui allège sa conscience au bac bleu d'une contrition plus qu'imparfaite pour tenter d'oublier qu'il fait partie des 5% de la population de la planète qui y génèrent 50% des déchets.

La manière de recycler varie selon ce que l'on recycle et selon la personnalité de celui qui recycle. Le poste de télé plus ou moins déglingué ou le sofa sur lequel "Timinou" s'est fait les griffes pendant les dix dernières années sont ainsi parfois placés au bord du chemin avec le vague espoir qu'ils trouveront preneur avant que le camion à ordures ne les réduise en miettes. Je dois à cette méthode la douzaine de volumes flambant neufs d'une collection d'oeuvres de prix Nobel de littérature qui, sauvés in extremis de l'infamie du dépotoir, accumulent aujourd'hui la poussière en attendant que je les refile moi-même à d'autres qui les déposeront à leur tour au bord d'un trottoir ou en feront don à une bibliothèque.

Le recyclage ne se limite pas non plus aux objets de consommation ou à leur emballage: les travailleurs mis à pied se recyclent couramment, tout comme les idées redécouvertes comme vin vieux dans de nouvelles outres. Bref, le cosmos tout entier est une vaste usine de recyclage et les doigts qui écrivent ces mots, comme les yeux qui les liront, seront inéluctablement retournés à la terre "qui est déjà de chair, de fourrure et de fiente..."

Comment parler de recyclage sans mentionner que la vulgaire "cannette" en aluminium, qui fait "pschitt" quand on lui tire la languette, prendra plus d'un siècle à se désintégrer alors que, recyclée, elle a au moins le mérite d'économiser une quantité d'énergie équivalant à la consommation d'une ampoule électrique de 100 watts pendant plus de 3 heures ? Surtout, surtout, ne pas lire ici que je suggère de remplacer nos centrales électriques par des usines de Coca-Cola ! Chaque tonne de papier recyclé épargne 17 arbres. Quant au banal bout-filtre que le fumeur jette négligemment à terre, il y restera pendant une dizaine d'années pour se retrouver (p'tit train va loin...) jusque dans les entrailles de truites, pourtant non fumées, au fond de lacs qu'on aurait pu croire inviolés. Un rapport de la très sérieuse National Academy of Sciences des États-Unis nous apprend, par ailleurs, qu'il faudra la bagatelle de 3 millions d'années pour que le niveau de radioactivité des déchets nucléaires contemporains retombe au niveau naturel! L'Homo Sapiens a peut-être sa grandeur, mais c'est aussi un fieffé vandale que la Nature, dans sa grande sagesse, pourrait bien finir par se lasser de recycler sur la planète où il n'est à l'essai que depuis quelques centaines de siècles.

Plutôt que de tenter de cerner en une courte chronique un sujet qui a déjà noirci pas mal de papier (pas toujours recyclé) et fait l'objet d'un Vade-mecum que tout élu municipal devrait avoir lu et mis à la disposition de ses concitoyens (www.cercle-recyclage.asso.fr), j'illustrerai, pour conclure, deux moyens extrêmement simples d'aborder le problème du recyclage à sa source.

Première mesure simple mais qui exige une certaine discipline: se munir d'un panier ou d'un sac en toile pour faire ses courses. La pratique du sac jetable est si répandue que s'y soustraire demande parfois une certaine détermination. Ainsi, dans les magasins de la Société des Alcools du Québec (SAQ), dont le sigle, s'il est homonyme de "sac", ne signifie quand même pas "Scions les Arbres du Québec", on va jusqu'à invoquer "la loi" (sic) pour tenter de justifier un sac en papier brun pour chaque bouteille et un autre en plastique si l'achat est de deux bouteilles ou plus! Gaspiller serait donc non seulement légal, mais aussi obligatoire... Lorsque j'ai demandé au bureau de relations publiques de la SAQ de me faire parvenir le texte de cette loi on m'a d'abord répondu que "cela prendrait un certain temps avant qu'on ne soit en mesure de répondre." Et quand la réponse est finalement venue : "Aucune loi gouvernementale ne stipule que les bouteilles doivent être couvertes d'un sac de plastique... c'est plutôt un règlement d'entreprise ayant pour but d'assurer la sécurité des dits produits." On a même eu le raffinement d'arroser le tout par cette trouvaille de grand cru: "De plus, vous vous en doutez sûrement, l'emballage des bouteilles dans des sacs de plastique vise à dissuader les gens de consommer sur la voie publique." Par Saint Émilion, si je m'en doutais ! Le festival "Juste pour rire" aurait-il besoin d'un commanditaire...

Seconde mesure, encore plus simple : chacun peut demander au bureau de poste ET aux agences responsables de la distribution d'imprimés publicitaires de ne plus recevoir ces tranches d'arbre non sollicitées et écologiquement obscènes (voir www.the-cma.org/fr_index.html). Pour chaque personne qui fait cette démarche, un à deux arbres de plus continueront de pousser chaque année au lieu d'être réduits en bouillie barbouillée d'encre toxique. Multiplions ce nombre par les centaines de milliers de foyers qui reçoivent ces imprimés et les mettent à la poubelle ou au bac à recyclage sans même les sortir de leur enveloppe et l'argument facétieux qui fait valoir qu'ils " rentabilisent " la collecte sélective devient aussi intenable que la position de celui qui, pour se chauffer, scie la branche sur laquelle il est assis. Publi-sac, comme le faisait remarquer une petite rigolote, est le jumeau de Cul-de-sac.

Mais, diront certains, le Tour de Sutton (journal local pour lequel est écrite cette chronique) ne fait-il pas lui-même partie des imprimés non sollicités ? S'ouvre alors un débat pour différencier les média "principalement culturels" des imprimés "principalement commerciaux". Rien n'est simple ni parfait chez les hommes, mais rien n'est insoluble. En attendant: sortons nos beaux paniers et allons-y mollo sur le gaspillage du papier.

© Daniel Laguitton
Sutton, Juillet 2002

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Eau... secours!

" Eau... tu n'es pas nécessaire à la vie : tu es la vie "... c'est en ces termes qu'Antoine de Saint-Exupéry parlait du fluide précieux auquel l'énergie de ses chutes a d'abord valu le nom de " houille blanche " avant qu'il ne devienne " l'or bleu " des marchands du temple global.

Quelques images éclaireront le panorama mondial de l'eau. Le lac Supérieur, que l'on dit être le plus grand lac d'eau douce au monde, contient douze milliards et demi de mètres cubes d'eau (12 500 000 000 m3). Le St-Laurent, avec son débit moyen de douze mille six cents mètres cubes par seconde (12600m3/s), mettrait presque 12 jours à le remplir (ou à le vider !). Impressionnant, non ? Mais avant d'entonner un "Eau Canada" d'autogratification pour " posséder " une citerne aussi profonde et un siphon aussi grandiose, prenons un peu de recul et servons-nous de ce lac comme unité de mesure pour évaluer les réserves d'eau de la planète.

Toute l'eau salée de la terre tiendrait dans cent huit mille (108 000) " lacs Supérieurs ", toute l'eau douce dans un peu plus de trois mille (3250), dont deux mille (2000) seraient entièrement de glace et mille deux cent cinquante (1250) d'eau douce " libre "... ou presque. " Libre " n'est en effet qu'une façon de parler puisqu'il ne reste que très peu de cours d'eau d'importance non asservis par l'homme. De plus, le grand cycle de l'eau où s'inscrit notre survie ne représente en fait qu'une centaine de lacs Supérieurs circulant entre terre et ciel, à partager entre plus de 6 milliards d'humains assoiffés qui oublient souvent que les animaux, les plantes et les minéraux y ont également droit. Quant à parler d'eau " douce ", c'est aussi une image trompeuse, car de cette centaine de lacs Supérieurs en circulation et du millier d'autres qui contiendraient toutes les eaux non salées de la terre, bon nombre sont contaminés de mille et une façons (métaux lourds, pesticides, produits chlorés, coliformes fécaux, hydrocarbures, anhydride sulfureux, etc.). Les pluies acides sont évidemment tout sauf " douces ".

Voilà donc pour les réserves. Examinons maintenant la soif des villageois, quartier par quartier. Un Nord-Américain (oublions l'eautonomie canadienne, car nous sommes Nord-Américains à part entière) prélève au moins 600 litres d'eau par jour, un Européen au moins 350, un Asiatique 80 et un Africain 50. Avec trois cents millions d'habitants (sans inclure le Mexique où le prélèvement moyen atteint 350 litres par personne par jour... à la hausse, progrès oblige !) l'Amérique du Nord prélève l'équivalent de plus de cinq lacs Supérieurs par an, soit 20 % du cycle de l'eau pour 5 % de la population du globe alors que 20 % de l'humanité n'a pas accès à l'eau potable et que l'eau polluée tue plus de 5 000 enfants par jour ! On prévoit qu'à ce rythme, le volume d'eau douce disponible par personne dans le monde deviendra insuffisant vers 2025. Contrairement au bon sens dont Descartes disait (en blaguant, bien sûr) qu'il était la chose du monde la mieux partagée, l'eau potable est très inégalement répartie, ce qui fait que maintes guerres se font déjà en son nom. L'ONU a recensé 300 zones potentielles d'hydroconflits. Dans ce contexte, je hochais la tête en lisant l'autre jour l'annonce faite au Sommet de la Terre à Johannesburg que la Jordanie et Israël lancent un projet pour " sauver la mer Morte ". Signe des temps, me disais-je, sauvons l'eau morte et continuons de tuer l'eau vive qu'il nous reste...

Pour en revenir au quartier du village global où nous nourrissons peut-être un complexe de "Supériorité" à cause du lac qui nous a servi de tasse à mesurer, n'imaginons pas naïvement qu'une simple bouteille d'eau minérale "made in Canada" va désaltérer des voisins du Sud habitués à subordonner la santé de la planète à leur indice " d'eaux jaunes ". Une taupe américaine ultra secrète n'est probablement pas encore en train de forer un tunnel entre le Texas et le fond du lac Supérieur, mais il est, par contre, certain qu'après avoir mis la fée hydroélectrité aux enchères, les proxénètes de l'or bleu concoctent d'ores et déjà, dans leurs officines calfeutrées, des accords " libre-échangistes " qui mettront sa " mère " à l'encan.

" Homme, souviens-toi que tu es rivière et que tu retourneras à la mer " devrait être la formule rituelle d'un mercredi des Cendres transformé d'urgence en mercredi des eaux. Le cerveau humain est en effet, à 85 %, composé d'eau et nos autres tissus en contiennent de 50 à 70 %. La perte de 1 % de cette eau engendre la soif, à 5 %, c'est le coma et, à 10 %, la mort. En étreignant un tant soit peu notre éponge cérébrale pour en retirer deux gouttes de bon sens avant qu'elle ne dessèche, il devient évident que l'organisme vivant de notre Mère la Terre a soif et que le coma planétaire n'est plus un scénario de science-fiction. La Nature se soulèvera-t-elle un jour contre les vandales qui, après avoir abusé du feu que lui avait jadis ravi Prométhée, tentent aujourd'hui de lui ravir son eau ? Notre génération le saura, car les enfants de l'an 2000 n'auront pas 25 ans quand la planète manquera d'eau... à moins bien sûr que la fonte des glaces ne règle le problème à l'envers, ce qui n'est une perspective plus réjouissante que pour les marchands de canots.

© Daniel Laguitton
Sutton, oct. 2002

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Esprit divin ou esprit de vin ?

" La Voie dont on parle n'est pas la Voie Suprême... ", ce n'est pas moi qui le dit, c'est Lao-Tseu, le vieux sage chinois, dont le nom signifiait " vieil enfant ". Il affirmait aussi que " la discipline qu'on exhibe est comme un poisson sorti de l'eau ". Cela ne l'a pas empêché d'écrire les 81 chapitres du Daodejing où il nous entretient de la " Voie du coeur " que l'on pourrait aussi appeler la " vie spirituelle ". D'autres, après lui, ont éloquemment fait remarquer que le mot " silence " contredit tout ce qu'il évoque, car il fait du bruit. Leurs " mots d'esprit " n'en sont pas moins précieux. L'impuissance du langage à se substituer à l'expérience est sans doute ce qui a incité les grands maîtres à la sobriété des mots, à écrire sur le sable, et à laisser parler leur vie en lettres d'amour, de feu et de sang.

Le mot " spiritualité " évoque la respiration consciente d'un souffle essentiel, une sorte de ventilation de l'âme, une expérience qui relève de l'être et non de l'avoir. Champ d'expérience, la spiritualité n'est pas un commentaire au sujet d'expériences qu'on a " eues ". Ce n'est pas non plus une morale, un code pénal, un langage spécialisé, un métier, un protocole, ou une école de pensée. La spiritualité commence, au contraire, quand les catégories et les jugements cessent. On peut, bien sûr, exercer un métier de manière spirituelle et adopter des valeurs qui favorisent une vie spirituelle, mais le métier et les valeurs ne sont alors que les véhicules d'une spiritualité, des tremplins vers l'Esprit, tout comme ce que l'on appelle " la Religion " (mot générique désignant une attitude et qui n'a pas de pluriel s'il porte une majuscule pour le différencier des écoles de pensée du même nom). Être en Religion, c'est être relié, respirer l'Être.

Il est plus facile de dire ce que la spiritualité n'est pas que d'exprimer ce qu'elle est. Le contraire d'une spiritualité vivante est une asphyxie dans un rapport profane avec le monde. Le psychologue Carl Jung résume le dilemme de l'homme écartelé entre l'appel profond qu'il ressent vers la vie spirituelle et la séduction de la vie profane par un jeu de mots: " Spiritus contra spiritum ", on pourrait dire " Esprit divin contre esprit de vin ". Est-ce un hasard si le mot " esprit " désigne à la fois la source de toute inspiration et le substitut le plus fréquemment utilisé pour tenter d'étancher la soif intérieure ? La justesse de la formule de Jung m'est apparue avec une acuité particulière un jour où je feuilletais une brochure touristique où, étalée sur deux pages, une publicité pour un spiritueux bien connu annonçait : " The Spirit of Ireland " ,,, L'Esprit s'enfuit chaque fois qu'on veut le mettre en bouteille.

Pour Tagore, poète de l'Inde, la bouteille la plus redoutable est l'attachement à l'ego, symbolisé par le nom et les attributs personnels: "Mon propre nom est une prison où je m'enferme et je pleure. Sans cesse je m'occupe à en élever tout autour de moi la paroi; et tandis que, de jour en jour, cette paroi grandit vers le ciel, dans l'obscurité de son ombre, je perds de vue mon être véritable." Seul un revirement profond peut nous sortir de cette prison-là et nous remettre en contact avec une dimension dont on peut, si nous n'y prenons garde, finir par oublier l'existence même. L'être se perd pour qui succombe à l'avoir et on perd souvent sa vie, à trop vouloir la gagner.

Les oeuvres poétiques regorgent d'allusions à ce revirement nécessaire. Quatre vers tirés des Four Quartets de Thomas Eliot sont, à cet égard, un de mes passages favoris. Ils s'adressent à tous les assoiffés du Souffle :
Nous continuerons le voyage
Et au bout de l'exploration
Touchant l'originel rivage
D'un savoir neuf, le connaîtrons.

Continuer le voyage, accepter de changer de perspective, renouveler sans cesse son regard: telle est la voie spirituelle... On y voyage sans quitter son centre, on y agit sans forcer, on y réapprend à contempler un cosmos où tout est grâce et toute acte est action de grâce. Respirons... ne respirons plus... respirons... Joyeux printemps.

© Daniel Laguitton
Sutton, jan. 2003

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Carré rouge

Enfants d'un âge à venir, en lisant cette page indignée, sachez qu'il fut un temps où l'amour, le grand amour, était considéré comme un crime.
William Blake

Je suis stupéfait et outré qu'une génération de technocrates grisonnants et bedonnants qui s'est systématiquement vautrée dans la consommation a outrance, dans le pillage des ressources naturelles, dans la promotion du crédit et des baisses d'impôt au service de la gratification à court-terme, dans l'étatisation des loteries et des jeux d'argent, dans la tolérance de primes et de salaires scandaleux qui font des chevaliers de l'industrie, de la finance et du sport les bandits de grands chemins d'aujourd'hui, ait l'audace de présenter elle-même aux générations montantes, police et lois répressives à l'appui, les premières factures de ses excès sous forme d'augmentation de l'âge de la retraite, de coupures du filet social, de dilution des protocoles de protection de l'environnement et d'augmentation des frais des scolarité, pour ne nommer que ces têtes de pont d'un néo-colonialisme faussement appelé " néo-libéralisme ".

Générations montantes, vous êtes les fils et les filles d'ivrognes, au sens le plus générique du mot; vous aurez à vous libérer du traumatisme psychique profond de cette filiation et à guérir la Terre et la biosphère du traumatisme tout aussi profond que laissent dans leur sillage ces hordes dévastatrices. Soyez patients et méthodiques, apprenez à voir le monde tel qu'il est et non à travers les lunettes déformantes des magiciens de la dictature de l'image, apprenez surtout à voir l'homme tel qu'il est dans son corps à corps avec tous les possibles, entre l'abomination et le sublime. L'autre, où qu'il se situe sur l'échelle qui va du tortionnaire au médecin sans frontières, est toujours l'homme, c'est-à-dire un miroir de qui vous êtes et du potentiel d'infamie ou d'élévation en chacun de vous.

Et surtout, surtout, pour vous libérer de leur emprise, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font.

© Daniel Laguitton
Sutton, juin. 2012

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